Texte d' André Alexandre,

pour l'exposition de Bruno Lebel

au Prieuré d' Airaines en 2008

 

 

Les Châteaux de l’âme de Bruno Lebel

gnostique et sculpteur

 

D’autant que je me souvienne de lui, il a toujours aimé les choses cachées. Bruno Lebel est un explorateur des mystères du monde, chercheur de signes en quête d’une ultime révélation. Rêveur et poète, il aime les horizons lointains, les extrêmes, l’invisible et l’inconnu.

 

Qui est donc cet homme, pas entièrement convaincu que nous sommes vraiment au monde, ou plutôt que le monde existe vraiment, certain que la vraie vie est ailleurs, blessé par le mépris, qu’il estime croissant, que notre société matérialiste et technicienne porte à la personne humaine, prophète de l’apocalypse et de l’imminence de la fin des temps, sérieusement inquiet que l’éternité promise à chacun de nous lui échappe, sinon, sous réserve d’accusation d’hérésie, un gnostique égaré au XXIe siècle en quête d’une conscience véritable, insoumis à tout ordre temporel et en procès contre la société entière.

Toutefois, s’il y a du gnostique dans cet homme là et pour être vrai et plus complet quant à sa géographie mentale, il nous faut réintégrer sa vision des choses et du monde, la doctrine qu’il professe sur les métempsycoses et la transmigration des âmes, assez singulière pour un occidental. Et ce n’est pas tout ! car on ne peut le comprendre, me semble-t-il, sans évoquer la grande curiosité qu’il porte au fait scientifique et tout particulièrement aux physiques de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, convaincu qu’il est d’y trouver la preuve irréfutable que la matière est illusion et que notre monde concret et quotidien n’est que le songe collectif de la communauté des âmes.

 

À fréquenter l’homme depuis longtemps, il ne fait aucun doute qu’il témoigne d’une ouverture spirituelle d’une rare originalité et d’une non moins rare intensité. Cette expérience intérieure forte et radicale est essentielle, car elle est le substrat et le support de la démarche créatrice de Bruno Lebel et de son ouvrage d’enseignant, d’artiste plasticien et de compositeur où l’on retrouve par delà une évidente dimension symbolique, un besoin de compréhension rationnelle du pourquoi et du comment du mal, de la lumière et des ténèbres.

C’est cette spiritualité débordante qui est notre clé pour assimiler et saisir une oeuvre rare et dépaysante, forgée et structurée, mais aussi parfois détruite, par ces tensions dualistes entre la matière et l’esprit, éternité et présent, orient et occident, bien et mal, conscience aiguë de la vanité de toute chose et malgré tout volonté d’être, qui le déchirent et l’habitent, mais qu’il cherche sans relâche à unifier et à pacifier.

 

Le travail de Bruno Lebel forme un ensemble fortement charpenté, un tout qui exprime avec pertinence l’univers intérieur, la vision du monde de l’artiste et qui appuie sa cohérence sur une expérience de plusieurs décennies d’expérimentation de l’argile, d’études de matériaux nouveaux, de recherches plastiques et formelles, et d’enseignement de l’histoire de l’art et de la pratique des arts plastiques.

 

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On l’a déjà dit, l’homme n’est ni de ce monde, ni de ce temps. Elle collectionne avec bonheur dans un dialogue poétique des oeuvres d’argiles, des pastels et des dessins qui représentent et figurent des mandalas et labyrinthes, montagnes et châteaux, portes et vaisseaux. Ce sont autant de stations sur le chemin d’une vie et d’une oeuvre parfois sombres, parfois lumineuses, mais toujours écartelées entre la conscience douloureuse de la vacuité et de la vanité des choses, qui pourraient le conduire jusqu’au refus tragique, mi-serein de tout agir ou de toute création, et l’espérance, dans une confiance et une foi indéfectible et admirable, en la promesse d’un royaume éternel de beauté et d’amour fait de tous les matins du monde.

 

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 Autant d’oeuvres que Bruno Lebel espère être les demeures de son cher monde des âmes éternelles enfin initiées et renseignées pour toujours de toutes ces choses cachées depuis la nuit des temps, qui le hantent et le tourmentent tant, mais qui parfois, en de beaux moments, illuminent son visage et son regard d’une lumière merveilleuse.

 

André Alexandre